Transfuge de classe

un père tient son fils à bouts de bras dans un cadre constitué de trois cercles concentriques du jaune foncé à l'orange rouge. Couverture du livre de Jean-philippe Pleau ma petite noirceur
couverture du livre de Jean-Philippe Pleau

J’ai lu il y a déjà quelques mois le livre de Jean-Philippe Pleau, sociologue et animateur à Radio Canada : Rue Duplessis, ma petite noirceur. Où il parle de son vécu de transfuge de classe : faire des études, se détacher de la culture familiale, la critiquer, y revenir, changer de regard. Vivre le décalage constant entre des valeurs d’origine, des ignorances restées dans le terreau familial et celle apprises à l’école, à l’université, pendant des études qui ont donné un point de vue différent sur les choses, sur les gens, sur la société qui nous a donné naissance. Se sentir décalé partout : avec son monde d’origine, et dans son monde d’adoption. Transfuge de classe qui a le cul entre deux chaises, tout le temps, toute sa vie.

J’ai aussi connu ça.

Vivre une réalité différente de celle des parents, c’est familier. Mon père aussi était un transfuge de classe à un petit niveau. Son père était semi analphabète et a appris à lire une fois adulte, principalement par lui même. Sa mère avait de l’éducation mais ne l’a pas partagée pour garder un peu d’ascendant sur son mari. Mon père a fait son certificat d’études et a obtenu un CAP en menuiserie. Il a changé de région et appris son métier pour finir cadre dans une grosse entreprise. Ma mère n’avait pas fait plus d’études que lui mais sa propre mère était allée aussi loin qu’une femme pouvait le faire au début du 20e siècle : elle a obtenu un bac. Elle aimait lire et me l’a transmis. Je suis allée à l’université et ces études là ont creusé encore plus l’écart entre les générations, mais particulièrement avec mes parents et mes oncles et tantes. Parler plus d’une langue, puis des années plus tard, partir et changer de pays, tout cela n’a fait qu’agrandir encore davantage le fossé qui avait commencé à se creuser entre nous.

Aujourd’hui, je ne sais plus vraiment combien de chaises je dois utiliser pour m’asseoir.

Ce livre m’a fait penser à la façon dont je me perçois et comment j’en suis arrivée à voir le monde aujourd’hui, avec une expérience métissée par des changements qui m’ont menée au croisement de plusieurs cultures, classes sociales et même pays différents. Il m’a fait aussi réaliser que si j’aime autant les univers de science-fiction, c’est parce qu’ils témoignent d’une nécessité de créer un espace ouvert qui n’existe pas encore dans notre réalité : celui qui accueille la diversité des expériences quel que soit le milieu et le pays d’où l’on vient.

Dans l’utopie à la Star Trek j’ai pu trouver une place où tout le monde parlait le même langage tout en s’ouvrant aux différences, à l’exploration, à d’autres mondes et d’autres cultures, pour s’enrichir à ces contacts.

Babylon5 plus tard, a renforcé l’idée que la science-fiction était le lieu de tous les possibles, “même pour des gens comme nous” (Babylon5 - S5E22 - Sleeping in light). Ce “nous” qui m’émeut à chaque fois que je l’entends, ce sont tous ces transfuges de classe, ces réfugiés invisibles qui viennent de l’intérieur, tous ceux et celles qui ont dû reconstruire une identité hors de leur milieu d’origine. Une culture métissée.

C’est un livre que je recommande, que vous soyez d’un bord ou de l’autre des cultures évoquées, au Québec, en France ou ailleurs..

Un livre pour ouvrir encore plus grands les bras et le cœur à ces drôles d’expatrié-es.

Jean-Philippe Pleau - Ma petite noirceur - 2024. Lux éditeur