Choisir la bonne voix

Choisir la bonne voix
Photo by Hobi industri / Unsplash

D'où vient cette voix qui nous achale, nous dit sans ménagements : tu es nulle, tu n'arriveras jamais à rien, ça prend le solfège pour jouer et composer de la musique ?

D'où viennent ces voix qui nous sabotent, de génération en génération, et nous font sentir plus petites que nous sommes ?

D'où viennent ces voix qui ont dit à nos parents qu'ils étaient "nés pour un petit pain". Devaient se contenter de peu, des miettes laissées par les autres ? Et qui leur ont répété de génération en génération jusqu'à ce qu'ils trouvent cela normal ?

D'où viennent ces voix qui mènent à la résignation, à couper dans des "loisirs" qui sont pourtant essentiels à la vie : la danse, le chant, l'écriture, la composition, le dessin, la sculpture, le théâtre.. ?

Le plus souvent elles viennent de parents inquiets que leur enfant s'enligne sur une voie artistique qui ne rapporte rien financièrement, ne donne pas de "vrai" job. De parents qui trouvent qu'apprendre un instrument de musique passe par des règles strictes et poussent à la compétition plutôt qu'à l'expression. Qu'écrire ou dessiner c'est gentil mais qu'il vaut mieux se concentrer sur ses études.

Ces voix viennent aussi de la société, qui a tendance à voir les arts comme un truc sympa qu'on consomme sans trop se préoccuper des conditions de vie des artistes. Il existe un préjugé tenace comme quoi l'art est un truc "en plus" dans la vie, un loisir dont seulement quelques personnes peuvent vivre, quasi accidentellement. Le succès aussi est perçu, non comme le résultat d'efforts, d'expertise et d'un bon réseau, mais d'une chose soudaine qui frappe comme la foudre (nombre d'artistes ont mis des années avant d'avoir du succès - ou avaient des parents déjà célèbres).

Pourtant je vois là dedans deux choses importantes :
- la nécessité de s'exprimer inhérente à tout individu. Elle peut prendre bien des formes artistiques, dont l'écriture, qui n'en est qu'une parmi d'autres. Le défi actuellement c'est de s'autoriser à créer pour soi, sans but commercial. De trouver sa voix sans s'occuper du regard des autres et de se garder du temps pour ça.
- la reconnaissance du métier d'artiste, qui demande apprentissage et engagement personnel. La valeur de la production artistique est à la fois intangible et monnayable. Mais alors que c'est l'artiste qui produit, c'est aussi celle qui reçoit le moins quand on achète son disque, son livre..

Tout le monde n'a pas vocation à être une artiste professionnelle. Mais l'expression et la créativité sont indispensables au maintien d'une bonne santé mentale et physique chez tout le monde.

La création c'est aussi tout ce qu'on condamne à l'école ou au travail : l'esprit qui associe des idées librement, divague, se repose cognitivement, n'a pas l'air de travailler. Nous avons tous besoin de feuilles blanches, de paysages où se plonger, d'espaces libres où vagabonder mentalement et de temps pour le faire. Pas juste lors d'une ballade dans des bois en silence, quand le temps et l'argent le permettent. Réserver du temps pour ces états c'est cultiver sa disponibilité mentale et physique à long terme. Le corps se détend, la vision s'élargit, la respiration devient ample et l'espace autour de soi s'ouvre comme si on se trouvait au sommet d'une montagne. Cette perspective peut donner une sensation de vertige. Mais quel vertige que celui d'être soi, sans contraintes, sans frein, dans un espace temps contrôlé ! Et même si au début, il ne se passe rien, répéter l'expérience. Seule, ou à plusieurs. Car les voix de la "raison" reviennent souvent en force pour nous dire que cela ne sert à rien.

Tout doit il donc forcément servir à quelque chose ?

Je ne le crois pas.

Sortons donc de ces sociétés où tout est à vendre, monnayer, rentabiliser selon des critères qui sont étrangers à la vie elle même.

Redonnons de la place à l'émergence des idées, à la création qui délivre.

Libérons-nous. Lentement, régulièrement. Allumons nos consciences.

Et qui sait, peut être qu'avec le temps, nous aurons, collectivement, donné un peu plus de lumière au monde, qui en a bien besoin.