Ralentir dans un monde qui court tout seul
Défendre la lenteur, c'est défendre la profondeur.
Prendre le temps de se poser, de se relier à soi-même, aux autres, c'est donner de l'espace à ce qui ne peut pas éclore autrement.
Des rencontres, des découvertes. De l'inspiration pour vivre pleinement.
C'est ce temps qui fait le plus défaut actuellement.
Nos cultures tendent à l'accélération depuis les années 1980. C'est documenté par l'excellent sociologue et philosophe Allemand Hartmut Rosa qui a développé cette idée dans plusieurs ouvrages. Selon lui, si nous avons l'impression de manquer de temps, c'est parce que c'est le cas.
L'accélération technologique a réduit les distances, accéléré les rendements au travail. Les modes et autres changements sociaux passent de plus en plus rapidement et le rythme de nos vies lui même est perturbé par ce flot incessant.
Hartmut Rosa s'est aussi demandé ce qui pourrait faire une différence et rendre de nouveau la vie agréable à vivre. Il évoque la résonance : « une forme de relation au monde associant affection et émotion, intérêt propre et sentiment d'efficacité personnelle, dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement » 1
Il l'oppose à l'aliénation : « une forme spécifique de relation au monde dans laquelle le sujet et le monde sont indifférents ou hostiles (répulsifs) l'un à l'autre et donc déconnectés ».2
Comment se reconnecter et entrer en résonance ?
Vouloir ne suffit pas. Résister déconnecte.
La clé que j'ai trouvé c'est choisir.
Choisir de créer des espaces, des bulles de présence où cette résonance devient possible.
- marcher en forêt, dans un parc en portant attention à son environnement
- écouter vraiment une personne sans interférer
- sourire à une personne qui a tenu la porte d'entrée d'un magasin, un voisin
- manger en compagnie de gens qu'on apprécie ou qu'on aime
- marcher et observer les passants
- s'asseoir sur un banc en attendant l'autobus
- entendre et recevoir un remerciement..
- saluer le chauffeur d'autobus
- se rencontrer dans un café
- cuisiner à plusieurs
- profiter d'un concert de musique en utilisant tous ses sens
- regarder les nuages allongée dans l'herbe
- dessiner, peindre, sculpter
- composer de la musique, jouer dans sa tête
Aujourd'hui le temps est devenu une ressource comme une autre.
Gestion du temps.. même chez soi, même avec soi, même avec les proches. Les activités, le travail, les trajets. L'efficacité a atteint nos vies, nos relations.
Des relations qui se relâchent et se brisent quand plus personne n'a le temps.
Au bout de notre vie, quand le temps sera épuisé, que va-t-il rester? La sensation d'avoir couru, épuisées, ou celle d'avoir été reliées à ce qui était important ?
Aujourd'hui qui a le temps ?
Les gens..
- Au chômage : et même là, il faut rendre compte de l'utilisation du temps pour chercher un emploi. C'est pas des vacances. Sensation du temps qui joue contre soi.
- Malades : c'est accepté "en attendant la reprise". Temporaire. Moins bien vu quand c'est du long terme et encore moins quand c'est plus mental que physique. C'est un temps souvent subi, parfois pesant. Qui peut aussi filer rapidement.
- A la retraite : les retraités actifs (bénévoles dans des organismes ou qui font des activités), ou qui vont s'occuper de la famille, sont mieux vus que ceux qui restent chez eux. Pour ceux là, le temps perd de sa substance, il file, s'arrête, s'étire..
- En prison...
Vous et moi. Vraiment. Pour trouver ce qui est important et lui donner l'espace qu'il faut. Pour construire au présent la vie dont on voudra se souvenir longtemps.
Je suis descendue du TGV, un peu brutalement.
J'ai dû attendre le train suivant, et le suivant.. j'ai attendu longtemps. J'ai perdu la notion du temps. Sur le quai, tout défilait trop vite pour embarquer. La culpabilité m'a tenu compagnie longtemps. Jusqu'à ce que je pense à la vie que je voulais vraiment mener.
Plutôt que de reprendre le même train, j'ai choisi d'en changer. Exit le TGV et ses records de vitesse. Vive l'Orient Express et son confort, son rythme qui laisse le temps d'admirer le paysage, ses sièges confortables et ses petits espaces aménagés pour discuter avec les autres passagers.
Remonter dans le train, si possible un train choisi, pose le le défi de garder la qualité de vie gagnée de haute lutte contre soi même et la société qui nous entoure.
Vivre, c'est ralentir.
Sinon on finit par courir tout seul. (merci Monsieur Sheller pour l'inspiration)
Sources :
1: Résonance : une sociologie de la relation au monde. Hartmut Rosa. Ed La découverte, 2021
2: Wikiwand : article sur Hartmut Rosa consulté le 4 juillet 2026. Disponible sur : https://www.wikiwand.com/fr/Hartmut_Rosa

J'cours tout seul - William Sheller
