Êtes vous européenne ?
LA question que je me fais poser très souvent dès que je réponds à une personne inconnue. C'est aussi celle qui me fait sentir encore immigrante, même après 20 ans ici. Parfois, les gens me regardent avant de la poser. Pas très sûrs de mon accent. Cet accent mélangé qui est le mien, tout comme mon identité.
Parce que oui, je maîtrise le français du Québec quand je réponds. Cela sème la confusion dans l'esprit de l'autre. Je reste correcte, sans interroger la curiosité. (mais je n'en pense pas moins à des alternatives parce que je trouve ça gossant comme façon d'entrer en relation). Comme ça m'irrite, j'ai cherché un peu plus loin. Pour moi, venir de quelque part est accidentel, un choix des parents au moment de la naissance. Ça conditionne tout le reste : mon accent en fait partie. Mais ça ne dit pas grand chose sur moi comme personne et je déteste les étiquettes faciles.
Au Québec, les premiers colons étaient peu nombreux, j'imagine que cela pourrait expliquer la curiosité (si la personne aborde un autre québécois, elle pose souvent des questions sur leur généalogie depuis l'ancêtre fondateur pour voir s'ils sont parents - j'exagère à peine). Est-ce que ce serait une pratique villageoise : es-tu du coin ou pas ? Cela permet de savoir si on marie sa cousine au premier degré et là c'est vital. J'ai toujours vécu en ville et j'ai fini par comprendre que ce sont des habitudes de petites villes ou villages qui viennent tout droit du 17e siècle. On cherche à savoir qui vit où, avec qui. C'est une façon de se situer les uns par rapport aux autres, de s'entraider dans la communauté. Cela m'informe sur mes propres biais et ma culture : née en ville, j'ai surtout appris à m'occuper de mes affaires et à ne pas poser de questions, parce que tout le monde vient d'un peu partout. C'était perçu comme intrusif.
Cette question des origines n'arrive pas seule. Si on répond, c'est la durée (depuis combien de temps), les raisons (qu'est-ce qui a fait choisir le Québec ?).
Une amie me dit que c'est de la curiosité culturelle pour le pays d'origine. Oui, je ne crois pas que ce soit forcément de mauvaises intentions de la part des gens.
Je souhaite juste souligner que ces questions peuvent être intrusives pour qui les reçoit, identiques, année après année. Émigrer n'est jamais facile. Cela demande des choix parfois difficiles et confronte aussi dans certains cas à l'absence de choix (je pense aux réfugiés, mais il peut exister d'autres histoires, notamment de besoins économiques, séparations familiales). Même quand c'est un choix assumé, il reste des gens auxquels on tient là bas, inaccessibles facilement. Des deuils à distance. La question gratte des blessures plus ou moins cicatrisées. Et renvoie à la communauté d'origine comme seule possible.
Pourtant, quand on parle d'intégration, c'est bien pour imaginer que je pourrais avoir des ami-es et de la famille québécois-es ou canadien-nes aujourd'hui ? Et éviter de juste me définir par un épisode de ma vie qui appartient au passé.
Je ne retourne pas là bas non plus, je vis ici. Le pays que j'ai quitté il y a 20 ans, je n'y retournerai jamais. Il n'existe plus. La société a changé et j'ai changé aussi. J'ai évolué ici. Métissée, plus tout à fait de là bas et pas tout à fait d'ici. D'ailleurs je vais vous dire un secret : là bas aussi, j'ai un accent.
Comment favoriser l'inclusion ?
Tout d'abord, laissez l'autre ouvrir la porte de sa culture, attendez de voir s'iel a envie de le faire. Évitez de commencer par là !
Tentez d'autres questions qui concernent la personne et qui pourraient vous rapprocher
- Qu'est-ce qui t'intéresse dans la vie ?
- As-tu des passions ?
- As tu des rêves ?
- Aimes-tu (au choix musique, cinéma, sport... jardinage, marcher.. ) ?
Trouvez des formules qui rapprochent au lieu de me faire sentir hors jeu, hors de la société où je vis. Posez moi des questions inclusives.
Si vous êtes géné-e parlez du temps qu'il fait, ça marche toujours. 😄
L'autre jour j'étais à un concert et on m'a demandé depuis combien de temps je connaissais le groupe, quelle était ma toune préférée. J'ai respiré. On m'a enfin parlé normalement.
Ça fait du bien.
(Note finale pour les Québécois : l'Europe politique n'existe pas pour les Européens, on est encore citoyen d'un pays dont on dépend avant d'être européen, pour le moment).
Quelles seraient vos meilleures questions inclusives ?