Déblocage
Élisabeth, l'arrière-grand-mère d'Adèle Yon a vécu de 1916 à 1990. Elle aurait pu être ma grand-mère.
Élisabeth, l'arrière-grand-mère d'Adèle Yon a vécu de 1916 à 1990.
Elle aurait pu être ma grand-mère.
Élisabeth est une jeune femme née dans une famille de la grande bourgeoisie catholique française. Âgée de 20 ans, vive et intelligente, cultivée, elle a jeté son dévolu sur un jeune polytechnicien brillant et très croyant. Plus elle découvre son fiancé au fil de leurs correspondances pendant la guerre, plus il se montre distant et parle davantage du Seigneur et de leurs devoirs conjugaux que de sentiments. Élisabeth se rend compte que ça ne marchera pas vraiment, car elle rêve de liberté. Pour échapper à sa famille toxique, Élisabeth plonge tout de même, mais son ressenti se confirme. Son mari lui permettra une vie de mère au foyer obéissante.
Voulait-elle des enfants ? Adèle Yon en doute.
À cette époque, divorce et contraception étaient interdits et même punissables par la loi. Refuser d'avoir des enfants était impensable dans un milieu catholique traditionaliste. Des disputes violentes éclatent.
Des enfants, Élisabeth en a finalement deux dès les années 1940 mais une maladie encore inconnue l'affaiblit durablement après les accouchements - elle se remet, mais éclate en colères très intenses et le couple va très mal jusqu'au jour où en 1950 elle est internée sans consentement par son mari et Lobotomisée pour qu'elle se tienne tranquille. C'est le point culminant du traitement pour ses colères. Depuis près de dix ans, Elisabeth subit déjà des électrochocs, une cure de Sakel et même des grossesses forcées pour "améliorer son état" (elle aura 6 enfants au total) qui n'a fait qu'empirer. Tous ces traitements sont prescrits par des hommes, des médecins, des psychiatres, dont la vision de la femme est bien loin des sciences et très proche de la misogynie rampante très courante à l'époque (souvenons-nous qu'hystérie vient directement d'utérus).
Brisée, Élisabeth vivra 17 ans dans un milieu hospitalier qui traite ses patients comme des animaux, dans des conditions d'hygiène et de soin déplorables. Elle recevra peu de visites jusqu'en 1967, date de sa sortie. Son mari vit depuis des années avec d'autres femmes et refuse de l'accueillir chez lui. Ses enfants lui ont été retirés après la naissance et ont été élevés par les autres membres de la famille.
Quand Elisabeth sort de l'asile, elle n'est plus qu'un épouvantail ridicule qui fait peur à ses filles, à ses nièces et à leur descendance. Elle vivra chez ses parents jusqu'en 1984 puis à l'hospice où elle décède dans l'indifférence générale en 1990.
Adèle nait en 1994 et elle grandira dans la peur d'attraper la maladie inconnue de son aïeule, cette femme schizophrène qui a été internée pour ses colères. Passé la vingtaine, Adèle commence à fouiller l'histoire de son arrière-grand-mère pour comprendre, en bout de compte, qu'elle a hérité de la colère de son ancêtre, pas d'une maladie.
(Source : Adèle Yon. Mon vrai nom est Élisabeth. Ed du sous-sol. France, 2025).
Télescope : perspectives
Rappelons nous quelques points sur les droits de la femme en France à l'époque d'Elisabeth (1916-1990)
- 1804 : code civil, la femme doit obéissance à son mari
- 1914-18 : les femmes travaillent massivement dans les usines et dans la santé pour participer à l'effort de guerre
- 1920 : l'avortement est un crime
- 1944 : droit de vote
- 1946 : égalité entre les hommes et les femmes dans le préambule de la constitution
- 1956 : maternité heureuse (début du planning familial pour les droits des femmes à la maîtrise de la contraception)
- 1965 : les couples mariés sans contrat changent de statut : les femmes peuvent gérer leurs biens propres et exercer une activité professionnelle sans le consentement du mari
- 1967 : la loi Neuwirth autorise la contraception et ne sera appliquée qu'en 1971
- 1970 : la loi relative à l’autorité parentale, qui modifie le code civil et substitue l’autorité parentale conjointe à la puissance paternelle : "Les deux époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille".
- 1971 : Publication dans Le Nouvel Observateur d'un manifeste signé par 343 femmes ("Le Manifeste des 343", dit aussi "Le Manifeste des 343 salopes"), parmi lesquelles de nombreuses personnalités déclarent avoir avorté et réclament l’avortement libre.
- 1972 : principe de l'égalité de rémunération entre hommes et femmes
- 1973 : une femme peut transférer sa nationalité à son enfant, légitime ou non
- 1975 : loi Veil qui autorise l'avortement avec accord du médecin - jusqu'en 1980
- 1975 : divorce par consentement mutuel
- 1979 : Loi Veil validée définitivement : avortement possible sans accord du médecin
- 1980 : le viol est reconnu comme un crime
- 1982 : première journée internationale des droits des femmes
- 1990 : première reconnaissance du viol entre époux comme motif de divorce et comme crime
D'autres droits ont contribué par la suite à réduire les inégalités.
Souvenons-nous qu'ils ont été gagnés par des femmes courageuses qui se sont souvent battues seules pour leurs droits. Certains hommes les ont aussi soutenues pour changer les choses.
Mais cet équilibre est fragile. Il est le produit d'une culture patriarcale et hiérarchisée qui reste largement présente dans les familles et les structures sociales, en France et ailleurs. Une culture qui se réveille un peu partout dans le monde sous le nom de masculinisme, traditionalisme, conservatisme..
"Il suffira d’une crise politique, économique et religieuse pour que les droits des femmes, nos droits, soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez demeurer vigilante."
Simone de Beauvoir (témoignage de Claudine Monteil_).
Microscope : réflexions personnelles
Cet ouvrage m'a fait prendre conscience des rouages sociaux à l'œuvre dans ma famille. Des rôles assignés sans réflexion, de génération en génération.
J'ai entendu des hommes traiter les femmes qui se révoltent de "folles", ou de "tarées". Mon père, lui, avait le droit d'être en colère. Il était juste "un peu soupe au lait". Les mots ont leur importance. Grâce à eux j'ai appris qu'il fallait être un homme pour pouvoir se mettre en colère, sortir de chez soi, exprimer ses opinions et surtout son opposition. Et j'ai refusé dès ce moment là d'être une femme. Je ne pouvais rien changer à part me faire couper les cheveux très courts, j'ai pris mon père comme modèle sur certains points. Mais le plus souvent j'ai dû m'écraser face à lui, c'était trop dangereux. Je percevais ma mère comme une personne faible sans autorité et une sorte d'esclave ménagère. Rien de ce que je voulais devenir. Je voulais exercer un métier, comme les hommes. Je ne voyais pas que ma mère cumulait pourtant plusieurs métiers : l'intendance, l'éducation des enfants, le ménage, la cuisine sans jamais être payée ni remerciée pour son travail 24/7. Je voyais juste que je ne voulais pas être réduite à ça. Ni même avoir des enfants.
Elle n'avait pas de vie en dehors de la famille. Pas d'amies, pas de liens à part avec ses parents et sa fratrie.
Les études ont été ma porte de sortie. J'ai étudié l'histoire à l'université et commencé à comprendre que ce qui était normal dans ma famille c'était en fait très relatif dans le temps, le lieu et l'histoire. Je me suis fait mes premières amies que je pouvais voir à l'extérieur, sans subir la pression parentale.
Des années plus tard, étudier la psychologie m'a montré à quel point les rôles qui étouffent les gens sont inconscients et socialement invisibles tant qu'une personne, dans une famille, n'a pas commencé à se mettre en colère.
Miroir et perspectives
La famille, ça mène à tout à condition d'en sortir.
Que pensez-vous de cette phrase ?