De l'art des crises

De l'art des crises
Théodore Géricault - le radeau de la Méduse - 1819. https://images.grandpalaisrmn.fr/ark:/36255/15-608814

Passer au travers de crises existentielles, c'est tout un art.

La croissance personnelle fait le beurre de beaucoup d'éditeurs, et ces livres se retrouvent rapidement de la table de nuit, à la boite à livres la plus proche.
Pas forcément parce que le livre est mauvais.
Plus souvent, parce que changer vraiment demande de prendre le temps d'entrer dans les zones grises de nos vies, ces lieux si inconfortables dans un monde qui veut tellement de certitudes.

Chaque bouleversement de vie offre l'opportunité de prendre une pause pour voir ce qui sollicite notre temps, notre énergie et si ça en vaut la peine. Car notre temps est limité, et la date de péremption inconnue. Une maladie, un décès sont des changements brutaux qui confrontent à sa propre mort. Aucune pilule ne peut résoudre cette question qui demande de faire face à soi-même. Les angoisses de toutes sortes que nous vivons ne sont que des paravents qui masquent LA grande question existentielle entre toutes. Celle qui nous oblige à regarder nos valeurs et nos comportements en face.
Consommer, collectionner, c'est un moyen d'oublier qu'après nous, tout ce que nous aurons accumulé patiemment n'aura plus de sens pour ceux qui s'en occuperont. Ce sera dispersé au bénéfice des vivants.

Changer, c'est mourir un peu. Mourir à un comportement qu'on n'aura plus, sortir de relations qui vont refuser ce changement et nier la personne qu'on devient.
Le propre d'une crise c'est de débarquer sans prévenir. Tout est chamboulé, c'est à ça qu'on la reconnaît. Les repères habituels disparaissent, les masques et les illusions tombent. Le monde, les gens, tout semble décalé, hors du temps et de l'espace.
En fait, c'est nous qui avons changé de perspective. Nous avons sauté du train. Et tout le reste continue à rouler sans nous. L'angoisse monte, on essaie de se rattraper à tout ce qui tombe à portée de la main. Ce qui réconfortait devient creux et sans substance. L'entourage ne sait pas quoi faire ou prend ses distances et disparaît, miné par l'impuissance, déstabilisé par la vulnérabilité et la détresse qui débordent.
Naviguer à vue sans avoir d'horizon est très difficile. Il faut trouver de nouvelles ressources, de l'aide d'étrangers, souvent des professionnels ou des groupes de thérapie, restaurer progressivement la confiance en soi, trouver de nouveaux points d'ancrage à l'intérieur.
Dans ce temps là, lire, écrire, écouter, emmagasiner des informations est un signe qu'on essaie de s'en sortir, de trouver hors de soi ce qui peut provoquer une étincelle de compréhension sur sa situation. Tout glisse, cependant. Il arrive un moment où on réalise que c'est à peine plus utile que les pilules. L'espace qui s'ouvre s'apparente à un vide abyssal qui donne le vertige.

C'est dans ces zones liminaires que tout change, pourtant. Là où le soutien habituel a disparu, où tout ce qui a été vécu, lu, entendu remonte à la surface, nous met à nu, confronte aux regrets et aux remords qui ne pourront jamais être réglés avec la personne disparue. Ces zones grises où la pensée de sa propre mort remonte, confronte aux occasions manquées, aux moments où la parole n'a pas tenu, à la colère, la honte et la culpabilité. Ces moments où l'on se sent si petite, humble et terrorisée par sa fin. La traversée au bord de ce radeau de la Méduse, pour peu qu'on s'engage à rester assez longtemps pour trouver ce qui nous importe, nous donne au bout du compte la fierté d'avoir embrassé ses profondeurs. D'avoir trouvé les valeurs qui comptent vraiment.
Sur l'autre rive se retrouvent les relations qui ont tenu contre vents et marées, bras tendus vers la rameuse, heureuses et un peu aphones d'avoir longtemps crié depuis le port pour qu'elle retrouve sa route. Merci à elles.

Ces zones grises c'est aussi l'art qui m'a permis de les traverser.

Rappelez vous pendant la crise de la COVID. Musique, séries, livres, films, arts visuels.. sont devenus autant de moyens de vivre l'impensable, des mois d'isolement et de confinement. L'art nous a permis de vivre, pas juste de nous distraire ou de crayonner sur un coin de table.
Pour moi, la musique évoque plus que des mots, ce sont des émotions à l'état brut, vécues par des inconnu-es et transposées, véritables bouées dans la mer des Sargasses. Une porte ouverte sur un ressenti qui ne sait même pas qu'il existe avant que je l'aie entendu.
Les séries, les films, les livres, regorgent de personnages dont nous pouvons nous approprier les états intérieurs : le courage, la peur, la tristesse, l'exemple, la lâcheté, les hontes grandes et petites quand nous nous trouvons face à l'adversité. Nous nous reconnaissons et apprenons grâce à eux et elles comment passer au travers. Nous apprenons que nous pouvons avoir peur, au delà de toute mesure. Espérer follement. S'enrager contre soi et contre le monde. Et nous aimer encore.

Ces histoires qui existent depuis les débuts de l'humanité nous rassemblent autour du feu pour mieux écarter les ténèbres.

L'art sauve des vies. L'art fait grandir. L'art reflète qui nous sommes.

Gratitude et soutien aux artistes, ces éclaireur.es dans les brouillards de nos vies.